LAÏCITE vs LUMIERE

SAINT PIERRE –

ILE DE LA REUNION –

FRANCE –

Ce matin là, je trainais un peu avant de rejoindre le bureau.

Le ciel était d’un bleu plus lumineux que jamais, et les jacarandas flamboyaient de toutes leurs fleurs mauves sur l’avenue qui menait au Temple Tamoul Narassingua Perournal, richement enluminé et dressant haut sa flèche multicolore.

Plus loin, en rejoignant le centre ville, la pagode Guan Di exhalait des senteurs de santal et je croisais une horde de bambins – ici ont dit marmaille – en djellaba.

A coté, le minaret de la mosquée Atyaboul Masdjid baignait dans la Lumière du matin et je savais que de la fenêtre du bureau, je pouvais distinguer le haut du minaret que je ne pouvais m’empêcher de scruter lorsque l’appel à la prière retentissait, rêvant aux époques où les muezzins n’avaient pas encore été remplacés par des disques.

Rituel du café.

Je reçois une malbaraise enturbannée avec son Tilak rouge sur le front entre les deux yeux, problème relatif à son bail commercial.

Journée paisible d’un début d’été dans l’hémisphère sud.

Les cloches de la cathédrale ont à peine achevé de sonner 9 heures, que l’adan a retenti « Allahu Akbar, Ashhadu a La ilaha illallah, Ashhadu-ana Muhammada Rassullullah, Hayy ‘Ala  Salâh, Hayy ‘Alal Falah …. »

L’odeur des frangipaniers embaume mon bureau.

Pas envie de travailler, internet, Facebook, la presse, distraitement en écoutant l’adan.

Mon attention est alors attirée par un article : « La justice ordonne le retrait de la croix surplombant la statue de Jean-Paul II »

Et pas n’importe quelle décision : le Conseil d’Etat.

La plus Haute Juridiction de l’Ordre Administratif Français a été saisie pour statuer sur le sort d’une croix fichée en haut d’une statue !

 

L’histoire démarre par une délibération du 28 octobre 2006, aux termes de laquelle le conseil municipal de Ploërmel dans le Morbihan a accepté le don, fait par un artiste, d’une statue représentant le pape Jean-Paul II, destinée à être érigée sur une place publique de la commune.

La fédération morbihannaise de la libre pensée et deux autres personnes ont demandé au maire de Ploërmel de retirer ce monument de tout emplacement public de la commune et ont saisi le tribunal administratif de Rennes qui par un jugement du 30 avril 2015 a fait droit à ce recours.

La Cour Administrative d’appel de Nantes a annulé ce jugement et rejeté les demandes des requérants, qui, sans désemparer se sont pourvus en cassation devant le Conseil d’État.

Par Arrêt en date du 25 Octobre 2017, la Haute Juridiction fait droit aux demandes des requérants au visa de l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905, aux termes duquel : « Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires ainsi que des musées ou expositions ».

Dès lors que la croix constitue un signe ou un emblème religieux au sens de l’article 28 de la même loi, et que son installation par la commune n’entre dans aucune des exceptions ménagées par cet article, sa présence dans un emplacement public est donc estimée contraire à cette loi, et le Conseil d’Etat ordonne son retrait.

La première impression est celle du ridicule de la situation : Trois décisions de justice, des milliers d’euros de frais de procédure, et au final une statue de jean Paul II sur une place, sans croix au dessus, comme si Jean Paul II lui-même n’était pas un sacré signe religieux ostentatoire.

Puis je pense aux crèches dans les mairies (la chasse va être bientôt ouverte par toutes les obscures fédérations de libres penseurs qui semblent pulluler de partout), aux tristement célèbres burkinis sur les plages, et à toutes ces raisons que nous avons de craindre ces ayatollahs des temps nouveaux si mal nommés « libre penseurs » traquant sans relâche le moindre signe religieux.

Serons-nous bientôt obligés d’avoir des lieux de culte aux façades neutres comme les paquets de clope, ou bien pire tagués « la religion nuit à votre libre arbitre » ?

Devrons nous y entrer discrètement, l’air coupable, comme si l’on entrait dans une maison close (elles ont d’ailleurs été malheureusement supprimées elles aussi !…).

Je laisse errer mon regard à travers la fenêtre.

Dans le bleu du ciel, le minaret devenu silencieux, m’envoie comme un clin d’œil.

Sans doute la Divinité à qui il est dédié se contrefout de nos agitations inutiles pour changer la nature des choses, puisque dans aucun temps et aucun pays un peuple n’a vécu sans croire.

Craignez, Maires de toutes les communes, de prendre le moindre arrêté municipal ordonnant ne serait-ce que la réfection d’un monument religieux, car le comité Théodule du coin saisira le Conseil d’Etat, qui, appliquant sa jurisprudence, ordonnera la démolition de l’ensemble !

Bien sûr, fort heureusement, et avec beaucoup d’humour, le Maire de Ploërmel a réagi et je suis informé de ce qu’il a renvoyé la doxa laïcarde dans ses cordes en donnant purement et simplement la partie du domaine public sur lequel est édifiée la statue à un particulier, ce qui règle le problème, chacun pouvant, encore, construire les monuments qu’il désire chez lui !

Mais je songe encore à cette affaire en écrivant ces lignes, revenu pour un temps dans la grise métropole, où les gens ont si peur les uns des autres.

Je songe à ce département français de l’Ile de la Réunion où les habitants n’ont jamais songé à se dresser les uns contre les autres pour un vêtement, un colifichet ou une odeur d’encens, disparues les croix, les statues de Saint Expedit aux carrefours, les panneaux Aid Moubarak en centre ville, les processions religieuses, les dragons dansant dans les rues, les appels à la prière… Disparues les cloches, les gongs, les chants, les tambours, les marches sur le feu …

Hasard du calendrier, au moment où le Conseil d’Etat décapitait une statue en Bretagne, l’Ile de la Réunion fêtait le Dipavali, la fête de la Lumière.

Selon la mythologie hindoue, les dieux supplièrent Krishna de débarrasser le monde du démon Naraka qui tourmentait le ciel et la terre. Une nuit, Krishna décapita donc le tyran avec son disque divin, le tchakra.

Au plan symbolique, la nuit représente l’ignorance de l’être humain de son essence divine, et le tchakra la connaissance qui tranche cette ignorance.

Cette fête est l’occasion de célébrer Latchimi, déesse de la Lumière et de la Prospérité. Les croyants, en costume traditionnel, se déplacent avec des bougies en procession nocturne et allument chez eux de petites lampes de terre cuite.

D’ailleurs cette Lumière de la connaissance, cette Lumière issue du siècle éponyme, cette Lumière qui libère et qui délivre, cette Lumière qui nous montre combien les êtres humains sont égaux entre eux et combien c’est beau de vivre ensemble, comment a-t-elle pu être à ce point pervertie pour qu’en son nom, l’on puisse former des querelles à propos d’une statue….

 

LA VOYAGEUSE IMPRUDENTE (ou 0-6=4)

Le contentieux du permis à points révèle parfois des mystères inattendus.

Lorsque je reçus Alicia en rendez vous, je me pris à songer à un roman de René Barjavel, auteur chéri de ma jeunesse, qui y évoquait – le premier à ma connaissance – le « paradoxe du grand-père », paradoxe temporel dont le but est de rendre compte du caractère problématique ou improbable du voyage dans le temps rétrograde : un voyageur temporel se projette dans le passé et tue son grand-père avant même que ce dernier ait eu des enfants. De ce fait il n’a donc jamais pu venir au monde. Mais, dans ce cas, comment a-t-il pu effectuer son voyage et tuer son grand-père ?

Ce paradoxe a stimulé l’imagination d’auteurs de science-fiction et de philosophes tentant d’apporter une réponse plausible à l’un des grands mystères modernes, à la limite de l’entendement humain : Qu’advient-il du voyageur temporel ? Il pourrait se retrouver dans un plan de réalité autre que celui qu’il a quitté et dans lequel son grand père n’a pas encore eu d’enfant ou bien, être pris dans une boucle temporelle infinie dans son seul et unique plan de réalité où il serait sans cesse amené à perpétuer son acte ou encore, être projeté dans un nouveau plan de réalité où lui-même et tous ses ascendants n’existent pas, ce qui le mettrait de fait dans l’impossibilité de perpétrer son acte…

Sur mon bureau, juste deux ou trois papiers…

La situation d’Alicia, bien loin de Barjavel et Azimov, était bien plus terre à terre : Heureuse titulaire d’un permis de conduire probatoire, elle avait un peu trop fêté on ne sait quelle occasion, et contrôlée par une maréchaussée vigilante, s’était bien vite retrouvée verbalisée pour conduite sous l’empire d’un état alcoolique, puis condamnée dans la foulée.

La donzelle s’était alors précipitée pour effectuer un stage de sensibilisation à la sécurité routière, pensant récupérer ainsi les quatre points lui permettant d’éviter la catastrophe.

Las ! Tatillonne, l’administration lui indiquait alors que son stage ne pouvait être pris en compte dans la mesure où son permis était invalidé pour solde de points nuls, et dans le même mouvement, elle recevait la sinistre lettre modèle 48 SI de triste réputation, constatant l’invalidation dudit permis.

Échec et mat. J’aime les échecs mais je ne joue que dans le but de gagner. Il a alors fallu chercher plus loin.

La Loi nous dit que lorsqu’il est obtenu pour la première fois, le permis de conduire est un permis probatoire dont le nombre de points augmente avec le temps à condition de ne pas commettre d’infraction. Le permis probatoire est doté de 6 points au moment de son obtention et ne passe à 12 points qu’à l’issue de 3 ans et si aucune infraction n’a été commise.

La règle est que si le jeune conducteur commet la première année du permis probatoire une infraction entraînant un retrait de 6 points, le conducteur est informé par lettre recommandée avec accusé de réception de l’invalidation de son permis pour solde de points nul et ile peut plus passer de stage de sensibilisation à la sécurité routière. Il doit repasser l’examen du permis de conduire.

La Loi dit encore que tout conducteur, titulaire du permis de conduire français, en cours de validité, ayant fait l’objet de l’envoi d’un courrier en recommandé avec accusé de réception lui notifiant la perte de points peut effectuer un stage pour récupérer des points, qu’il soit un conducteur novice ou expérimenté. Le stage d’une durée de deux jours consécutifs, lui permettra de récupérer un maximum de 4 points, étant précisé que le montant maximum de points pouvant être porté sur un permis est de douze pour un conducteur expérimenté, et de six la première année d’un permis probatoire.

La Loi, et surtout la jurisprudence édicte enfin la règle selon laquelle l’administration doit aviser le contrevenant de la perte de ses points, et la charge de la preuve lui incombe.

Sur ces bases, Alicia se retrouve au moment ou elle effectue son stage avec un permis probatoire affecté de six points, la perte de six points perdus à la suite de sa condamnation ne lui ayant pas été notifiée.

Ainsi, les quatre points récupérés durant le stage ne servent à rien puisqu’elle ne peut disposer de plus de six points.

Or, en réalité, compte tenu de l’infraction commise de conduite sous l’empire d’un état alcoolique, infraction entrainant la perte de six points, elle n’a plus aucun point sur son permis.
Elle peut donc profiter des quatre points générés par le stage et se retrouver ainsi avec quatre points sur son permis de conduire.

Sauf que son permis est invalidé et qu’il est impossible de réaffecter des points à un permis qui n’existe plus.

Sauf qu’elle n’a pas été avisée de la situation, et ainsi, son permis de conduire à toujours six points.

Donc elle peut faire le stage et récupérer quatre points.

Mais alors elle ne récupère aucun point supplémentaire puisqu’elle est au maximum de ses six points.

Sauf qu’elle n’a plus de points.

Donc elle peut ajouter les quatre points du stage.

Sauf qu’on ne rajoute pas de points à un permis annulé

Sauf qu’il n’est pas encore annulé

Donc …

Migraine.

Doliprane.

Ou plutôt LAGAVULIN double fermentation et Magnum 50 de H UMPANN.

Revenons à Barjavel : Son voyageur imprudent se projette dans le passé, et est conduit à tuer son arrière grand père. Dès lors, il ne peut plus exister, son aïeul n’ayant pas pu avoir de descendance. Donc ne tue jamais son arrière grand père. Donc il existe. Donc tue son arrière grand père. Donc n’existe pas. Donc ?

Il fallait expliquer à l’Administration qu’Alicia ne pouvait pas être à la fois considérée comme avoir six points, donc irrecevable à récupérer les quatre points du stage, et comme n’en ayant plus aucun, derechef irrecevable à les récupérer, s’agissant d’un permis qui n’existait plus.

Au moment du stage, elle se trouvait dans une twilight zone ou elle avait tout à la fois trop de points et pas assez, le plein de points et une absence totale de points.

La procédure habituelle fut lancée avec la vigueur habituelle, recours en annulation, référé suspension, ca rigole pas.

Nous décidâmes d’ajouter à la fusée un recours gracieux auprès du Ministre de l’Intérieur, peut être lecteur de Barjavel.

Un mois et demis après, Alicia à eu le grand plaisir de recevoir une missive à entête bleu blanc rouge lui confirmant la validité de son permis de conduire affecté de quatre points. KO debout contre la Préfecture c’est un plaisir qui se savoure !

Merci Barjavel, et toi, voyageuse imprudente qui m’a inspiré ce texte, attention aux mojitos…